Richard Cowan, Fondateur du Festival
Comment avez-vous découvert Belle-Ile en Mer ?
Je chantais dans Barbe Bleue à Berlin, et j'avais
quelques jours de repos entre deux représentations. J'ai décidé
de voyager un peu : je suis donc rentré à Paris, où
j'avais un pied-à-terre à l'époque, et il faisait froid,
le ciel était gris. J'ai appelé ma sœur aux Etats-Unis
et elle m'a conseillé d'aller visiter un coin que je n'avais jamais
vu pour me changer les idées ; sortir des grandes villes, laisser
derrière moi ce temps maussade d'un début de mois d'avril.
Elle m'a suggéré la Bretagne car elle avait fait un échange
culturel à Sarzeau lorsqu'elle était étudiante.
J'ai pris quelques guides touristiques, quitté mon appartement, pris
le métro et me suis rendu à la Gare Montparnasse, où
j'ai acheté un ticket pour Quimper. En route, j'ai lu quelques pages
sur Belle-Ile et l'un de mes guides disait : " si vous n'êtes pas
loin, ne ratez pas Belle-Ile ! ". Alors je suis descendu à Auray,
j'ai téléphoné pour trouver une chambre d'hôtel
(je vois toujours la cabine téléphonique à la Gare
d'Auray quand j'y passe…) et j'en ai réservé une à
l'Hôtel de Bretagne. De là, on m'a expliqué comment
prendre le bus, puis le bateau.
Mon premier regard sur le port de Le Palais a vraiment été
incroyable. Le soleil couchant, les couleurs changeantes et le port… Il
fait partie de mes plus beaux souvenirs de l'île.
Ce soir là, j'ai loué un vélo et le lendemain, je suis
parti à la découverte de l'endroit…
Je suis immédiatement tombé amoureux de Belle-Ile en Mer !
Pourquoi avez-vous choisi de créer ce festival ?
Parce que c'est quelque chose que je souhaitais faire
depuis longtemps, mais je n'avais jamais trouvé l'endroit idéal,
auparavant. A Paris, à New York, un petit Festival comme le nôtre
aurait été avalé en deux bouchées par les théâtres
de plus grande envergure… Il n'aurait pas eu la particularité qu'il
a à Belle-Ile.
Belle-Ile en Mer a une beauté naturelle : ses visiteurs sont attirés
par ce petit coin du monde pour sa lumière, sa nature sauvage, ses
falaises et ses plages… Elle a toujours eu cet aspect unique…
De plus, le soir, nous sommes tous " prisonniers " de l'île !
La Citadelle Vauban semblait être le lieu idéal pour créer
un cadre au Festival : imposante et pourtant pleine de charme. L'un de mes
amis m'a aidé à rencontrer Madame Larquetoux ; quand je suis
arrivé à l'Arsenal, elle s'est dirigée vers moi et
m'a annoncé : " Vous dîtes que vous êtes chanteur, alors
chantez ! ". J'ai interprété, anxieux, un extrait de Scarpia
dans la Tosca puis elle a dit : " D'accord. Dites m'en un peu plus sur votre
idée de Gala d'Opéra… " Et le Festival est né !
J'ai découvert qu'il y avait de nombreux locaux ainsi que des touristes
et des résidents secondaires qui étaient intéressés
par des opéras de qualité. Le premier été, on
nous avait dit de prévoir une cinquantaine de personnes pour la soirée
d'Opéra, et le 14 Août 1998, nous avions plus de 600 spectateurs,
et quelques empoignades pour obtenir les meilleures places !
Aujourd'hui, nous limitons nos soirées à 450 spectateurs…
Quelles sont les raisons du succès du Festival ?
L'opéra est un art vraiment coûteux, voire
le plus coûteux de tous les spectacles vivants. Pour monter un opéra,
il faut engager des chanteurs et des musiciens, trouver une salle, construire
un décor, etc. Lorsque l'on vend un billet pour une soirée,
on ne récupère jamais la valeur réelle de la place.
Et même quand on rajoute une soirée de représentation,
les pertes sont là. Heureusement, nous avons de nombreux sponsors,
publics ou privés, qui nous aident à monter ce projet chaque
année.
Il y a plusieurs raisons au fait que nous existions toujours ; la plus importante
d'entre elles est sans doute la dévotion de ceux qui nous aident,
de ces personnes qui partagent la même vision du Festival et de ce
qu'il pourra devenir un jour.
De plus, nous attachons énormément d'importance à la
qualité de nos spectacles : nous avons d'excellents chanteurs, musiciens,
chefs d'orchestre et une équipe artistique soudée. Nous avons
également un chœur qui consacre 8 mois de l'année à
l'apprentissage d'une œuvre pour l'été… Enfin, nous
avons la chance d'être entourés d'une petite équipe
organisatrice et logistique efficace : ils savent ce qu'on attend d'eux
et travaillent dans l'ombre sans faire de vagues.
Si notre produit était médiocre, je doute que nos fidèles
seraient restés intéressés, même si nous avions
communiqué massivement sur l'événement. En fait, nous
ne faisons quasiment aucune démarche de marketing : c'est par la
qualité de nos interprètes que nous parvenons à nous
faire connaître.
Il faut également prendre en compte le côté social de
la chose : le Festival permet au Bellilois et aux Touristes de se rencontrer
et de partager une expérience commune. C'est la communion d'un groupe
dans la pénombre de la salle : apprécier une belle voix, être
ému par un aria de Mozart ou encore partager ses impressions à
l'entracte avec ses voisins et ses amis.
Je suis enchanté que le Festival permette aux spectateurs de visiter
régulièrement la Citadelle Vauban ; qu'ils assistent à
des concerts dans ce bâtiment vieux de 340 ans ; qu'ils aient l'occasion
de saluer ou de glisser un mot à Madame Larquetoux ; qu'ils aident
à faire vibrer cette ancienne Forteresse Militaire…
Enfin, c'est un grand plaisir d'avoir cette sensation de faire quelque chose
pour la première fois, d'être des pionniers… Car personne n'avait
produit la Flûte Enchantée à Belle-Ile auparavant, par
exemple.
C'est une immense satisfaction pour nous tous et je suis sûr que le
public en est conscient…
Interview réalisée par Sophie Lagane - Mai 2004